MA DIAGONALE DES FOUS

Je n'avais pas jusqu'ici publié de récits sur mon grand raid 2009. Si ce n'est une peinture impressionniste de l'ambiance, surtout humaine. D'abord je trouvais le temps mis pour faire cette aventure beaucoup trop anecdotique. Et puis mon entourage familial et professionnel, qui m'écoutait avec politesse et incrédulité, m'avait vite poussé à passer à autre chose. Et puis le suivi live du grand raid 2010 m'a réveillé et redonné le goût la passion et l'envie de revivre ces instants.



Un après voici donc venu le temps des souvenirs. Se remémorer cette folie qui fut la mienne. De partir vers cet inconnu, d'approcher mes peurs, mes phobies. Je me suis inscrit par hasard. Un soir d'insatisfaction comme j'en connais tant après une journée morose. Il est des soirs comme ça ou je me couche avec le sentiment que rien n'a de sens, que je n'ai rien fait de bien de la journée, que les habitudes m’enchaînent et sont les prisons les plus sures. J'ai allumé mon ordinateur, allant de sites en sites, cherchant quelque chose, je ne savais quoi, qui accrocherait mon regard. Et puis je suis tombé par hasard sur le site du grand raid. Ce fut la révélation. Mais bien sur. Le grand raid s'imposait alors comme une évidence, un coup de foudre. C'était donc un défi que je voulais me lancer. Une tentative pour me retrouver.


Un an après pas de souvenirs précis. Des flashs. D'abord des étapes. Première étape le certificat médical d'aptitude, précieux sésame que j'obtiendrai assez facilement grâce à mon médecin traitant très compréhensif. Deuxième étape préparer mon corps à cet effort particulier d'ultra endurance. Bien sur je cours depuis des années mais cela fait un long moment que je n'ai rien préparé de précis. L'entrainement sera à base de sorties en montagne, de longues randonnées et quelques footings. Je me blesserai souvent entre le trail de la sainte Victoire, couru presque sans entrainement en avril et le mois de juillet. Pourtant j'insiste. Comme préparation il y a eu aussi le gr20 corse en 7 jours, début août, qui se passe très bien. Finalement la forme est là en septembre 2010 puisque j'arrive désormais à tourner des footings à 14kms/heure. Mon mollet qui me fait souffrir depuis des mois me laisse enfin un peu tranquille.




Troisième étape affronter ma peur de l'avion. J'appréhende de rester 11 heures enfermé dans l'avion. Quatrième étape Je me suis inscrit avec coureurs sans frontières. Il va falloir vivre en groupe. Et essayer de s'intégrer. Pas facile quand l’angoisse de l'inconnu vous tenaille. Dans la difficulté j'ai plutôt tendance à m'isoler plutôt que de me rapprocher des autres qui est le réflexe le plus courant .
Me voilà le jour du départ. J'ai passé une mauvaise nuit. Dommage, il fallait être reposé et accumuler du sommeil!!. Mais je me connais. Je suis un très mauvais dormeur.Avec mes collègues de coureurs sans frontières nous arrivons au lieu de départ vers 22h30. Il pleut à torrent. Je ne peux plus reculer. J'espère longtemps que la course va être annulée à cause de la pluie et des éboulements toujours possibles. On patauge dans la boue. Je me mets sous le hangar. On est entassés les uns contre les autres. Assis pour le moment. On doit bientôt se mettre debout pour laisser de la place. Heureusement le départ n'est pas loin. Je suis seul dans la foule. Je ne suis pas resté avec mes camarades de coureurs sans frontières que j'ai perdu de vue. Je ne partage pas les mêmes choses. J'ai l'impression qu'eux partent la fleur au fusil alors que moi je suis comme un déserteur qui voudrait se cacher. Il fait tout juste chaud. J'écoute vaguement la musique de l'orchestre, puis les annonces. Deux heures d'attente et la pluie qui ne cesse pas. Vient le moment fatidique. Ça y est . on est partis..Il est minuit.




Je pars dans les derniers. Assez vite l'allure s’accélère. Je dirais au moins 12 kms/H. Comme pour un semi marathon. Je sais que plus loin il y a le goulot d'étranglement du sentier de foc foc qui monte vers l'enclos de la fournaise. Dans la nuit bien noire, je ne vois que les frontales et n'entend que le piétinement des chaussures sur la route. Les chaussures sont trempées. floc floc font les chaussures dans les flaques.. Je crains les ampoules. On quitte enfin la route et le chemin monte. C'est le sentier botanique. Déjà je me sens fatigué. le stress y est pour beaucoup. J'ai peu dormi aussi depuis mon départ de métropole : l'angoisse. Et puis j'ai atterri à la réunion il y a deux jours. Pas assez pour s'adapter. La piste commence à monter franchement.Je ralentis. Je sens que ça va être long.





Enfin on arrive au départ du sentier de foc foc. C'est un sentier étroit. Je crois que je suis juste au niveau de la barrière horaire. Dans la nuit personne ne se parle. On monte tous, concentrés sur l'effort, pour gérer ce moment§. le chemin est très glissant. Il faut enjamber les racines et les pierres. Quelques uns essaient de doubler. Il y a un un couple, des étrangers visiblement, qui double. Ils se tiennent par la main.. Ils passent non sans bousculer certains. ça râle par moments.L’allure est lente. Finalement ça me rassure car je ne souffre pas. Parfois on s'arrête totalement. Il pleut toujours mais moins au fur et à mesure qu'on monte.Plus loin sur le sentier un gars allongé. Près de lui un autre coureur qui appelle les secours. On demande si ça va. On continue. Finalement le jour se lève alors que j'arrive à l'enclos. Il fait beau et froid.
le paysage est magnifique. J'ai mis 6 heures environ pour 30Kms.Nous sommes à 2370 m d'altitude environ. il fait froid. Il faudrait mettre les gants. Pas plus de 5° selon moi. Heureusement dès que le jour se lève il fait vite chaud.




On atteint la plaine des sables. Une longue portion à peu prêt plate ou il est possible de courir. Pas pour moi. Je préfère être prudent. Je trottine. Beaucoup me doublent. D'ailleurs j'ai les jambes lourdes, en coton. Mes footing à l'entrainement à 14kms/h, donc en résistance douce, ne me sont d'aucune utilité.Je n'ai pas l'habitude de courir en endurance. Trop de footings rapides.




Encore une bonne leçon. Au bout de la plaine des sables, une fois passée la route du volcan ou les curieux se massent, c'est la montée vers l’oratoire sainte Thérèse à 2400 m d'altitude. Encore un goulot d'étranglement sur cette montée ou il est impossible de doubler. Je me retourne. Le long serpent des coureurs s'étire dans la plaine des sables à perte de vue. Après l'oratoire ste Thérèse voila une portion en légère descente ou je peux courir. Au piton textor, à 2165 m, on rejoint la route.
Puis c'est à nouveau de la descente. Après avoir traversé la route nationale on atteint le lieu dit mare à boue. C'est une longue portion de route qui fait suite. Je discute avec une fille assez sympa. Elle s’entraîne aux 25 bosses dans la région parisienne. Tout en marchant vite on se raconte notre début de diagonale. On marche trop vite car mon mollet droit, le malade, commence à se faire sentir.


Au ravitaillement, tenu par l'armée, je la laisse. Il y a trop de monde qui attend pou prendre la soupe et le repas chaud. Je me contente d'un ravitaillement froid. J'entame alors la longue montée vers la caverne dufour ou le gîte du piton des neiges. Cette montée est interminable et accidentée. La roche est mouillée par la pluie abondante. C'est un parcours tout en dent de scie qui n'en finit pas. En temps normal j'irais bien plus vite. J'ai pourtant l'impression de forcer. Décidément je suis en petite forme. Par contre dans cette montée je n'ai pas mal au mollet. On atteint enfin le gite du Piton des Neiges.J'en suis à 14h 55mn de course.495ème.




Il faut descendre au gite pour se ravitailler. Puis remonter. On se croise avec d'autres coureurs. Certains qui se connaissent se saluent. Enfin voila la longue descente sur cilaos. A peine 60 kms de fait.16h 55m de course. Je suis 480ème et je remonte régulièrement. Il en reste encore presque 100 et je suis déjà fatigué.Pas trop lucide. Je m'installe dans la salle du ravitaillement pour manger. Le repas me revigore.Puis je vais chercher mes affaires de rechange. Enfin je vais dans les vestiaires au départ avec l'idée de me doucher, mais je renonce. J'ai bien fait car en général ceux qui se douchent ici sont ceux qui ont abandonnés. Il est encore assez tôt, je dois avancer. Le cirque de mafate m'attend. Régulièrement, comme je m'arrête assez peu, je gagne des places.Après 35mn d'arrêt à cilaos je repars donc.




Voila la rude montée vers le col du taibit. 500 m de dénivelé à faire en 2kms environ. Il faut enjamber des marches hautes. J'ai repris un peu de forces. Je me sens donc mieux. Je pousse sur mes cuisses avec les bras pour avancer. Au col je prends mon temps pour deviner le paysage et entame la descente.
Il fait nuit à présent.Beaucoup plus bas, dans les trouées de la végétation on voit les petits points des hameaux de Mafate. La course va basculer pour moi dans la descente vers marla. Soudain un craquement alors que je descendais vite et prenais confiance habitué à marcher à la frontale. C'est ma cheville gauche qui vient de se tordre. J'atteins marla en boitillant. 22 heures d course. Trop fatigué pour envisager la suite. J'ai vraiment sommeil. Dans la nuit l'ambiance est particulière. Les bénévoles s'occupent du ravitaillement. Le bruit du générateur enveloppe tout. Des visages fatigués, dont la frontale accentue cruellement les rides. Partout des corps allongés. La fatigue frappe désormais tout le monde.
Je ne sais ce qui me pousse mais je repars en boitillant. Ma cheville gauche est faible. A 5kms il y a le ravitaillement de trois roches. Le chemin est étroit et assez traître. Finalement la douleur disparaît et je retrouve de la force dans ma cheville.Dans la nuit je vais d’îlets en îlets. C'est le nom que l'on donne aux hameaux ici. Ils jalonnent la nuit, offrant réconfort et encouragements. Pour les gens de la bas c'est une fête.




Le lever du jour me surprend alors que je suis encore dans le cirque de mafate ou j'aurai donc passé la nuit.Je dors debout et mes souvenirs sont imprécis.
Pourtant cette nuit qui n'en finit pas, cette nuit ou je voudrais m'allonger et dormir, en finir, restera un de mes plus beaux souvenirs d'homme. J'y ai appris à mieux me connaître, la précarité des choses et donc l'humilité aussi. Au petit jour c'est la longue descente vers la rivière sous l’îlet d'aurere. La remontée vers Aurere est rude. Pourtant je monte bien. J'accompagne un père et son fils. A aurere il n'y a pas grand monde.Je suis à 32h 32m de course.Je profite des sanitaires et du confort du gite.Je commence à souffrir des pieds. Après Aurere une petite remontée et c'est la descente vers deux bras par une large piste caillouteuse. La descente vers deux bras me semble interminable. La roche me blesse les pieds. Une fois dans le lit de la rivière tout me semble encore plus interminable. Le soleil tape dur. J'arrive très fatigué au ravitaillement de deux bras. J'en suis à 34 heures de course. Il ne reste "que" 30 kms environ.



Je décide de me faire soigner les pieds. C'est douloureux. Dans la tente surchauffée ou se déroulent les soins je manque tourner de l’œil. Je vois des étoiles. Je crains de devoir abandonner lâché par mon corps. Ma cheville gauche est bleue et enflée.Je ma fais engueuler par le podologue qui préfèrerait que je vois un médecin. Il me laisse partir.
Par peur de ne plus avoir le courage de continuer je repars assez vite. Je ne me suis pas assez alimenté et je vais le payer dans la terrible montée vers dos d’âne. 800 m de dénivelé que j'avalerais en moins d'une 1 h en temps normal. Il m'en faudra trois. Je n'avance plus. A un moment je rebrousse même chemin. Je m'endors en montant. Par endroit il y a pas mal de vide. Mais je dois dire que chaque coureur qui me doublait m'a encouragé. Par moments il faut laisser passer les coureurs du semi raid. Enfin, grâce aux encouragements de certains, j'atteins le village de dos d’âne. J'en suis à 37h46mn de course et je n'ai finalement perdu que 30 places depuis deux bras. . Sur la route du village le public est nombreux. Pourtant c'est mon calvaire qui continue.



Vers la montée au piton fougeres je ne sais plus ou j'en suis. Il fait nuit. C'est ma deuxième nuit qui commence. Je perds du temps. Le paysage me semble moins intéressant.Il y a des prairies, des pistes. Je voudrais abandonner. C'est impossible, il n'y a rien. Une fille m'encourage, me donne un bonbon, et me voila reparti vers "colorado". J'ai encore perdu 70 places.
J'aurais du m'alimenter mieux. Mais pressé d'en finir je néglige les ravitaillements. Erreur que je paye cher dans une absence totale de lucidité. Ainsi, après colorado je me perds. La rubalise est moins présente. Je monte et descends plusieurs fois une cote. Je rajoute au moins 200 m de dénivelé. J'ai du manquer une balise. Finalement après 1 h d'errance je retrouve le chemin par hasard. Je me retrouve avec deux jeunes dont j'ai oublié le prénom. Ils me ramassent alors que, je ne sais comment, je suis dans la descente vers la redoute, avec les lumières de saint denis en vue, bien plus bas.Mes pieds me font horriblement mal.
Mais l'envie d'en finir est plus forte. Je descends donc vite vers les lumières de la ville qui se rapprochent mais pas assez vite à mon gout!!. On atteint enfin le plat, la terre ferme. Je sprinte pour terminer en moins de 45 heures, distançant même mes compagnons d'infortune. Je ne sens rien. Je suis vide.Je n'ai qu'une envie me coucher. Juste une pointe de joie d'avoir fini, que mon extrême fatigue n'a pas réussi à éteindre.



Je resterai 10 jours sans pouvoir marcher à cause de mes plaies profondes aux pieds et un mois avec des béquilles à cause de mon entorse. Alors, si c'était à refaire: je le referais. Mais en arrivant au moins une semaine avant la course pour me reposer et reconnaître le parcours voire me faire mes propre repères. Je m’entraînerais davantage en endurance. J'ai manqué cruellement d'endurance. Je sais désormais les erreurs à ne pas faire. Alors pour 2011 ou 2012 . Sur le tableau on voit que je suis 589ème à dos d'âne et que je perds 220 places environ ensuite. La prochaine fois il ne faudra pas perdre ces places.